29.04.2022
gaz & électricité

Parole à Michel Thiollière, Président du board administratif de l’ACER

Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Je suis arrivé à la CRE en avril 2010, sous la présidence de Philippe de LADOUCETTE, qui m’a proposé de représenter la CRE dans les instances européennes au CEER. J’ai donc été en charge au sein du CEER des affaires européennes et internationales concernant plus particulièrement les pays de la Méditerranée. C’est lors de cette période que j’ai assisté à la naissance de l’ACER en 2012 à Ljubijana.

En 2012 j’ai présidé MEDREG, l’association des régulateurs de l’énergie sur le pourtour de la Méditerranée, à la suite d’un collègue algérien. Ce fut une mission extraordinaire. Pendant 2 ans, je me suis retrouvé régulièrement avec 21 pays de la Méditerranée pour travailler sur la régulation. J’ai rencontré des hommes et des femmes curieux de se rapprocher de nos modes de régulation en Europe. Ce sont des professionnels à l’écoute, souhaitant partager avec nous une langue commune de la régulation afin de construire le marché de l’énergie entre rive nord et rive sud. C’est une aventure longue et difficile mais elle me semble très importante. Il est évident qu’une régulation active dans le domaine de l’électricité est un atout pour les investisseurs car elle offre sécurité et visibilité. J’ai le souvenir qu’en Jordanie, les investisseurs n’avaient aucun problème à débloquer des fonds car ils étaient rassurés par un régulateur de l’énergie qui tient la route ! Notre rôle de régulateur européen est de faire en sorte que notre conception de la régulation telle que nous la pratiquons en Europe se rapproche de la leur et réciproquement. Je me suis occupé aussi de Eastern Partnership avec la présence de pays comme l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Biélorussie, la Géorgie… Un objectif commun : rapprocher nos bonnes pratiques régulatoires. Un objectif qui a d’autant plus d’importance aujourd’hui avec la guerre menée par la Russie en Ukraine.

J’ai quitté la CRE après un mandat non renouvelable en 2015 puis en 2018, il m’a été proposé d’intégrer le board administratif de l’ACER. Depuis janvier 2022 j’en suis le président. J’ai souhaité être candidat à ce poste car je pense que l’ACER a un rôle essentiel à jouer dans le monde de l’énergie autour d’un idéal commun et avec la nécessité de rapprocher les pays européens entre eux.

Quels sont les principaux chantiers du CA de l’ACER ? comment interagissez-vous avec les autres organes de l’Agence et avec les régulateurs ?

Les missions sont nombreuses et riches. Le board de l’ACER est administratif. Il n’a pas vocation à gérer les services de manière opérationnelle. Nous nous occupons principalement du budget de l’ACER, de son programme stratégique pour les années 2022/2025. Nous supervisons les travaux de l’ACER avec une constante : que les régulateurs européens coopèrent bien et que nous ne laissions personne au bord de la route. Nous avons des systèmes politiques et des fonctionnements différents… des pays baltes à l’Espagne, de l’Irlande à la Hongrie… Je suis attentif à ce que tout le monde avance d’un même pas et que chacun puisse trouver sa place. Nous avons en tant que board administratif des relations étroites avec le board des régulateurs, le BoR. Sa présidente, Clara POLETTI, est présente à nos réunions.

C’est l’occasion pour nous de travailler de manière concrète entre les deux instances : board administratif et board des régulateurs. Cette proximité est essentielle afin que l’ACER soit une agence de coopération. Rechercher une bonne coopération, aboutir à des consensus et forger un esprit d’équipe sont mes principaux objectifs durant ce mandat de président du board. J’ai proposé qu’en son sein, il y ait des rapporteurs de manière à ce que mes collègues s’investissent sur des dossiers concrets : le budget, la communication, le siège à Ljubljana…

En tant que président du CA de l’ACER, quelles sont les actions qui vous tiennent à cœur ? Comment allez-vous les mettre en place ?

A partir du moment où l’on vit une crise majeure en Europe, liée à la guerre en Ukraine, cela nous oblige à réfléchir à l’avenir du secteur de l’énergie. Est-ce que nos positions qui datent d’un temps de paix doivent être infléchies ?  Ma conviction personnelle : la régulation est un bien commun qu’il faut maintenir à tout prix. Notre travail est essentiel mais nous devrons infléchir certaines priorités. Je crois à la force du marché mais parfois le marché ne répond pas à tout ; en effet, nous le voyons en ce moment pour l’approvisionnement en gaz. J’ai un idéal : l’Europe comme garante de la paix, de la démocratie et du progrès. Commission européenne et régulateurs doivent faire vivre cet idéal à travers les crises et donc imaginer une régulation qui soit efficace même par gros temps.

La crise d’aujourd’hui doit nous obliger à réfléchir sur ce que doit être la régulation mais aussi sur notre façon d’aborder le marché de l’énergie en Europe pour les années qui viennent. Nous devons tout mettre en œuvre au bénéfice du consommateur final. Il est important que le board administratif de l’ACER s’empare de ces problématiques. Nous devons être un facilitateur dans ce contexte si difficile.

Votre positionnement institutionnel, vos expériences vous permettent-elles, au vu de la crise énergétique actuelle, d’entrevoir des solutions ?

Il faut être très humble : tout seul je ne connais pas les solutions. Je dirais simplement que quand le président du Sénat m’a nommé membre du collège de la CRE il m’a demandé d’y apporter mon expérience acquise sur les problématiques de reconversion d’une ville touchée par la désindustrialisation des années 1970-1990 et il m’a fallu, alors que j’étais maire de Saint-Etienne, trouver les pistes de la reconversion. J’ai appris que pour relever les défis les échanges, l’innovation, le travail en commun sont les seules méthodes qui vaillent. La régulation doit nous permettre d’avoir un marché européen de l’énergie performant face à la crise actuelle. Nous devons trouver des solutions en commun et continuer à faire un vrai travail de pédagogie au quotidien. Dans les situations de crise, il est essentiel d’expliquer, convaincre et travailler au bien commun. Car dans ces moments difficiles certains ont toujours la volonté de détruire. Or, il faut s’appuyer sur ce qui fonctionne bien et faire évoluer ce qui doit l’être. La régulation nous garantit et nous protège : REMIT (règlement européen relatif à l’intégrité et à la transparence des marchés de gros de l’énergie) pour la surveillance des marchés mais aussi en indiquant quelles sont les infrastructures essentielles à notre économie sur le continent européen. Le consommateur doit être assuré que le marché est contrôlé, régulé et donc que la confiance est au rendez-vous. La notion de confiance est fondamentale pour le marché. Le travail de la régulation est un travail pour le consommateur. La crise énergétique nous conforte dans cette position. La régulation n’empêche malheureusement pas les crises mais elle permet d’y répondre efficacement. Les régulateurs avancent ensemble, aujourd’hui peut-être plus unis que jamais. Le système énergétique européen peut résister et progressera. J’en suis intimement convaincu !